Fiba 2011
Presentation de l'ouvrage " Les mots et la bière ", premier brassin de mots, textes, nouvelles et poèmes de l’atelier d’écriture...
Olivier CANIVEZ et des auteurs, vous présentent leur ouvrage le samedi à partir de 15 heures et le dimanche à partir de 11heures

" Depuis 2004, d'ici ou d'ailleurs, ils ont posé des mots sur des propositions d'écriture autour de l'univers de la bière. Le Fiba, qui les accueille, édite cette année un recueil des textes de 2004 à 2009 inclus. C'est un voyage en terre de bière et de mots. Il vous emmènera au cours des âges, des lieux, des univers et de formats de texte divers.
Parce que l’écriture peut s’inviter partout.
A goûter... sans modération ! "
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Voici quelques exemples de texte des éditions antérieures :
FIBA 2007 - HISTOIRE D'AMOUR OU L'UNIVERS DE LA BIERE EST PRESENT
FIBA 2006 - BIERE ET MUSIQUE
FIBA
2005 - BIERE ET POLAR
FIBA
2004 - BIERE ET ESTAMINET
FIBA 2007 :
HISTOIRE D'AMOUR OU L'UNIVERS DE LA BIERE EST PRESENT
LE 13 JUILLET
Je suis seule, attablée, les yeux perdus dans la mousse de ma bière. J'ai froid, je suis fatiguée.
J'ai demandé une bière, mais j'aurai bien pu commander une grenadine ou un panaché. Je n'attends rien, ou plutôt j'attends juste le début de la nuit et le courage qui ne vient pas pour rentrer chez moi. Je vis seule depuis 2 mois. J'ai gardé l'appartement que je partageais avec mon ami aujourd'hui parti, en me laissant une simple lettre.
Je ne l'aime plus, cet appartement : il est vidé de ses meubles et de sa vie. Je ne vais pas y rester, pensai-je. Je me redresse à l'idée d'avoir un nouveau chez moi, quelque chose qui m'appartiendrait.
« Il est à vous ? »
Je pense « bien sûr il sera à moi. »
Mais à la deuxième interrogation, je m'aperçois qu'un visage se positionne dans mon champ de vision, un visage d'homme, les cheveux un peu ébouriffés, le sourire large, la voix interrogative.
« Alors, il est à vous ? »
« Euh, oui, oui. Excusez-moi, je ne faisais pas attention. Pourquoi vous me demandez cela ? »
Le verre, enfin, le mien était posé un peu plus loin sur l'intersection entre les 2 tables et mon voisin, opportunément intéressé s'en inquiétait.
« Qu'est-ce que vous buvez ? »
« euh, une bière »
« Oui, d'accord, mais laquelle ?
« et bien une blonde, quoi ?
Cet homme, qui me faisait oublier mes pensées, se mit à décrire la bière avec une infinie précision qui me dépassa tout à fait.
« non, je ne n'avais pas vu sa couleur, sa mousse était....
« Son amertume ? »
« Non, je ne sais pas ce que c'est ? ».
Alors d'un geste affirmé, il appela le garçon et commanda une autre bière, brune celle-là.
« Vous verrez, vous allez faire la différence ».
Gênée, je voulais partir et rentrer chez moi, mais il insista et me tendit le verre.
Pour la première fois de ma vie, je me retrouvais un verre de bière à la main, m'interrogeant sur ce breuvage qui jusqu'ici n'avait pas beaucoup attiré mon attention.
Oui, sa couleur est belle, brune, opaque, la mousse est blanche et contraste avec l'ensemble.
Je relève la tête et m'aperçoit que j'étais à mon tour regardée par cet homme qui me faisait face.
« Voilà, vous l'avez regardé. Elle est belle, non ? Goûtez là maintenant » dit-il sur un ton d'invitation.
Instinctivement, je ferme les yeux et je bois une première gorgée. Elle était un peu lourde, comment dire, elle a de la présence dans la bouche et puis, vient après .... Un reste de parfum dans la gorge, quelque chose de
doux, de subtil et d'envahissant.
« Comme un goût de café » dit-il prolongeant ainsi mes pensées.
Surprise, j'ouvre les yeux.
« Oui, c'est ça »
« et bien, c'est ce qu'on appelle l'amertume »
« Je connais ce mot l'amertume, j'ai le sentiment de l'avoir vécu dans mon corps, dans ma tête ces jours derniers, dis-je, mais mes papilles gustatives n'en connaissent pas la saveur. »
Il sourit d'une façon joviale et encourageante. Il demande qu'on lui apporte une autre bière pour lui.
Sa robe est ambrée, il la décrit comme une bière parfumée et ayant un goût épicé. Il me raconte aussi qu'il choisissait la bière en fonction de ses humeurs, selon les moments de la journée et s'il était ou non accompagné.
Mais il précisa avec bonhomie qu'il n'en abuse pas pour autant en me faisant un clin d'oeil.
Je le regarde pendant qu'il parle : il a la quarantaine, un corps bien bâti d'un homme qui a un travail physique, les cheveux grisonnant. Il m'inspire une grande confiance et je suis heureuse de sortir de ma solitude.
Sa passion pour les bières est notre sujet de conversation. Il m'explique la fabrication à partir des cônes de houblon, d'eau, parfois d'orge ou de malt et également des différents piments utilisés.
Il avait eu cette passion d'un héritage ancestral qui lui venait de la famille de son père, originaire des Flandres.
Tout en buvant ses paroles, je lui demande un conseil pour ma prochaine dégustation, souhaitant quitter l'amertume pour retrouver une légèreté et une gaîté. Notre conversation se poursuit un moment et je fais abstraction du cadre de notre rencontre et des autres clients. Un peu étourdie par ces deux bières, souriant aux anecdotes racontées, j'acquiesce à l'idée de prendre le frais.
Nous sommes en été, mais l'air est frisquet en ce début de nuit. Il met son bras sur mes épaules et je l'accepte. Je ressens le besoin d'être soutenue, mon corps s'étant quelque peu affranchi des règles de l'apesanteur. Mais je recherche aussi un peu de chaleur.
La ville est à la fête, habillée de lanternes vénitiennes. L'ombre portée dessine des guignols sur les murs des maisons. Les onze coups annoncent le début du feu d'artifice. Nous nous sommes regardés et souris, enjoués à l'idée de passer ensemble cette nuit du 13 juillet.
Allongeant le pas, après avoir traversé la Peene Becque, nous avons trouvé une place parmi la foule amassée dans le jardin public. Cette foule, habituellement, m'angoissait, je la craignais pour ses mouvement inattendus,
ses soubresauts parfois. Mais, là, à cet instant, je l'apprécie et je me laisse aller dans les bras de cet inconnu.
Il est derrière moi, je sens son souffle dans ma nuque quand il m'indique sa couleur préférée ou les formes extravagantes des étincelles. Il m'entoure de ses bras et nous nous laissons porter par la rêverie et la magie du moment. Un air de musique nous invite au bercement au rythme d'une marche, vieille danse d'antan.
Puis, le spectacle se termine, la foule se déverse dans les rues adjacentes et nous restons plantés là sur le trottoir, longtemps, sans bouger. Engourdis, les jambes lourdes, nous choisissons un banc dans le jardin
public. L'un à côté de l'autre, en silence, nous sommes seuls dans la nuit noire. J'ai le sentiment que le temps s'est arrêté et que nous sommes redevenus deux adolescents.
Retrouvant enfin, une sensation douce de complétude, je m'endors.
Geneviève Boutin
ANNA
Mon corps émerge de la torpeur moelleuse du lit défait. L'air frais en effleure ses pans nus que n'emmaillotent pas les draps. Bras et jambes ne se referment que sur le vide. Ne persistent là que les parfums du lit, de son
lit. Un écheveau d'humus tiède après l'orage maculé d'un fond d'amertume et de salé, le salé de la peau d'après la vieille danse. S'ébrouer encore, vaporiser au ciel du lit les embruns du corps conquis, adulé, ousculé et abandonné.
Elle a quitté le havre cotonné. Anna s'est évaporée, m'abandonnant à des rêves musculeux et orageux. Je me glisse de côté au bord du lit, slalome entre les vêtements éparpillés comme par une tornade tropicale. Quelques pas, je suis derrière l'oeil de boeuf, la lanterne magique qui ouvre l'espace de sa chambre, le pertuis par lequel plonge mon regard de la loggia dans l'étable.
Elle n'a plus d'étable que le nom. Entièrement carrelée, c'est l'antre de la sorcière brune, la fée aux dreadlocks. Il y a là des cuves de préparation, de fermentation, un filtre, un équipement d'embouteillage.
Anna est brasseur ...! Ces jours sont rythmés par la surveillance des brassins et des cuves, l'embouteillage, les livraisons. Malt, levure, eau de la Peene Becque, cônes de houblon, épice, cassonade sont des secrets dont
elle ne dira rien.
Je l'observe, debout, complètement nu, les coudes posés au fond de l'oeil, la tête dans les mains. Elle est là, en contrebas, entre les cuves ; elle surveille, mesure une densité, un taux de sucre. Anna a enfoui son corps dans une salopette bariolée, pas boutonnée, à la diable.
Elle mélange dans des mortiers des pâtes, des ingrédients mystérieux. Elle est plutôt guérisseuse que maître brasseur. Les précieux mélanges partent dans les cuves. Elle ne s'affaire pas, elle glisse, ondule d'un pied sur
l'autre. La salopette découvre par moments les épaules, les bras, laisse entrevoir par bâillements une chute de reins, deviner un ventre musculeux. S'il n'y avait les contours et reliefs du dos, elle ressemblerait à un
palmier, les dreadlocks relevés en plumeau épais tenus par ... une culotte transformée en chouchou mauve satiné.
Je la regarde. Peut-elle se douter que ma rêverie emprunte les échancrures du vêtement, les escarpements musculeux, le fouillis des nattes. Elle fait quelques prélèvements, les pose sur un plateau, note quelques remarques sur son cahier. Elle ne quittera l'étable qu'après avoir éteint les plafonniers et laisser glisser la main en caresse sur les cuves.Je me suis lové dans l'oeil de boeuf, une sorte de mollusque oblong et enkysté.
Les premières marches menant à la loggia craquent. Je vois d'abord le palmier de dreadlocks apparaître et puis, lentement, comme la prêtresse d'un culte païen, Anna émerge des dernières marches portant haut quatre petits verres entre ses mains jointes.. Le sol de la loggia atteint, elle secoue très violemment la tête pour délivrer les dreadlocks Ceci fait, la culotte expédiée au sol libère le palmier en corolle, couvrant les yeux. Derrière les nattes, ils roulent. Un pied tendu repousse au large la soie chiffonnée. La tête baissée sur la poitrine, je la crus en prière alors que langue et dents exploraient les boucles dorées tenant les bretelles de la salopette. Rien ne résiste au désir. Les bretelles desserrées, elle tombe au sol.
Ma sorcière noire est nue, là, devant moi, les pieds joints, les bras portant en avant les quatre petits verres. Je suis le boeuf attendant le sacrifice. La nuit est maintenant tombée. Elle s'avance vers le lit défait, pose les verres sur la table de nuit, allume la bougie dans la lanterne. C'est le temps de la macumba du gringo, du vaudou aux cônes de houblon.
Des seins haut placés au-dessous d'épaules déployées, le ventre évasé sur le triangle magique, sommet des piliers de l'odalisque noiraude. Elle contourne le lit pour venir à l'oeil de beuf. Les oscillements de la flamme sur son corps dessinent un bestiaire infernal : girafe dodelinant de la tête, guépard à l'affût, grue géante où cheveux et pubis sont aigrettes et parures. Son approche me prend l'échine au creux de l'oeil de boeuf. Je sens son souffle sous les nattes.
Elle est là et, petit à petit, centimètre par centimètre, elle pénètre au coeur du mollusque, elle fouaille jambe, bras, torse. Je ne sais plus qui de ses cheveux, sa bouche, sa langue pétrissent, malaxent, modèlent mes
muscles, ma moelle, mon sexe. Puis elle me soulève, m'extrait de l'oeil de boeuf et me porte au lit. Une pieuvre marbrée s'est échouée. Pas de combat dans cette vieille danse ancestrale. Juste des enlacements peau à peau, des bouches nourries des chairs de l'autre, des enjambements, des chevauchements, des relâchements feints suivis de cavalcades buissonnantes.
J'ai les ailes du nez retroussées, les yeux en chas s'adaptent à tous les horizons des corps, durs, feutrés, musculeux ou parcheminés, pulpeux ou lustrés, fuyants ou offerts. Nous sommes ailleurs, cette bête là est un
voyage, hors du monde, hors du temps ; amertume et sucre des peaux, cassonade, miel, cannelle et paprika, quatre épices et cardamome, grain et souplesse des corps. Jusqu'à la chute. Deux corps, enlacés, délacés, deux couleurs gisent au mitan du lit.
Tiens, bois !
Elle me tend l'un après l'autre les quatre petits verres de bière, dans un ordre précis, les goûtant avant moi. Je retrouve ... le goût de sa peau. Les parfums qui envahissent mon nez, mon palais et ma gorge à la dégustation
sont ceux que je hume dans ses cheveux, le plaisir de sentir cette bière au creux de mon ventre, c'est ... devinez.
Elle est là, femme noire, mon alchimiste. C'est une dame, une princesse peul. Juste la grâce naturelle, la dignité innée, celle que l'on ressent immédiatement, question de regard, de port de tête, de nuque, d'épaules, du
dos, des bras et des jambes. Pas question d'être un guignol à ces côtés ! Tout ce qu'elle entreprend est un culte païen. Chaque geste, chaque action, chaque mouvement.
Après l'amour, nous sommes restés longtemps lovés l'un à l'autre, immobiles. La noire et le blanc, femme et homme, le cheveu ras et les dreadlocks, deux corps si différents et pourtant ...
Je tombe dans le songe. Somnole un peu. Me réveille la modulation d'un souffle, son souffle. Elle est assise sur le lit, nue, les jambes en tailleur, les seins déposés, le regard comme à l'horizon. Elle respire tantôt doucement, tantôt rapidement, feule ou souffle, par le nez, par la gorge, avec parfois des grognements d'animal sauvage. Je suis pétrifié par sa beauté, ma noire divinité africaine ! Quelques gouttes de sueur perlent de son corps nu et immobile. Il flotte au ciel du lit le parfum de sa bière.
Elle tourne alors la tête, se baisse doucement vers moi pour m'embrasser ; ses yeux d'or et sa bouche carmin me disent :
- Viens, tu seras le premier à franchir la porte de la brasserie.
Olivier CANIVEZ
FIBA 2006 :
BIERE ET MUSIQUE
LE
BLUES DE LA PEENE
Premier
concert de la saison à l’auberge de la Peene. Oui, mais ce soir, c’est un peu spécial !
Je lève le torchon pour Robert Johnson Junior. Moi, Super-galopin , le seul
slammeur à l’Ouest de la Peene,
je vais ouvrir le show pour un vieux bluesman américain ! Et ce nom, Robert
Johnson, l’ancêtre du blues. Peut-être que Robert Johnson Junior est de sa
famille. Oh ! Joseph m’a rassuré ; il a trouvé son téléphone dans un vieux
Guitare Magazine, un numéro de téléphone … en Belgique, à Namur. Pour le blues
du delta, dobro, ruines-babines et branle-poumon, c’est râpé ! On va avoir
droit à de la musique de baloche, toute brioche en avant.
Allez,
tous les musiciens ont leur galère ! Pour moi, petit slammeur des Flandres,
avec un peu de bol, je serai célèbre dans mon patelin. Mais là, il s’agit plus
de mégoter, il est quinze heures, le concert a lieu à vingt heures trente,
j’peux plus reculer. Pour le matos, en tout cas pour moi, c’est simple, ma
mémoire et mon harmonica, mon ruines-babines, dans lequel je souffle quelques
virgules musicales, quelques parenthèses entre deux slams. Vingt minutes, j’ai
droit à vingt minutes, rappel compris. Rappel, je rêve !
Je
passe l’après-midi dans les rues du village, à pas lents, essayant de trouver
mon tempo, mon flow. Y’a la sauce qui monte, le nœud là au creux de l’estomac.
Visiblement, Joseph, ça va pas très fort ! La sono et là mais pas de Robert
Johnson Junior. Son bigophone ne répond plus. Pour un début de saison, ça pouvait
pas commencer plus mal. Dix-huit heures, dix-neuf heures, Robert Johnson Junior
doit être planté en pleine cambrousse à côté d’une camionnette pourrie qui a
rendu l’âme. Dix-neuf heures trente, une vieille, très vieille américaine
freine en couinant sur les pavés devant l’auberge. Il en sort, … un pachyderme,
un gros noir avec un tout petit chapeau et une gueule, ….. une gueule épaisse,
granuleuse, mâchoire massive, un nez énorme, des oreilles charnues ; enchâssés
dans cette face impressionnante, deux yeux, minuscules mais brillants,
scintillants. Après le pachyderme, c’est une brindille, une blonde maigrichonne
qui jaillit de la bagnole.
Ca
y est, Joseph émerge ; il fonce sur le musicien. B’soir Monsieur Johnson,
l’petit va vous aider.
- Eh, Super-Galopin, sors les instruments de
Monsieur Johnson.
- Et où y va l’autre ! Il était pas prévu que
je fasse roadie !
- Heureusement,
en trois coups de cuillère à pot, c’est réglé, un petit ampli, une boite de
gratte et un improbable tabouret auprès duquel le fauteuil de pêche de Papy est
un fauteuil club en cuir premier choix.
Y’a
la tocante qui s’affole ! Dans une demie-heure, je grimpe sur scène, hum,
enfin, sur l’estrade. J’suis au bar ; Joseph m’a proposé de bouffer quelque
chose mais ce soir, j’suis liquide. L’vieux black est attablé avec sa
brindille. Il en est au deuxième potjevlesh- frites, arrosé à la xième brune
pression. J’avais oublié, au milieu de cette gueule, y’a une bouche géante
ornée de dents blanches qu’une langue épaisse et rosée balaie régulièrement. Y
restera rien entre les chicots avant de jouer.
Vingt
heures trente, c’est à moi ; Joseph me montre l’estrade et me crie dans le
brouhaha du bar ; « M…. ! «. La salle
s’est remplie depuis tout à l’heure. Une dernière gorgée pour la route … ou la
déroute. Premier concert ! Un pied sur l’estrade, mon regard se pose sur le
vieux bluesman qui lève son bock dans ma direction, avec un sourire énorme … et
ces yeux. C’est un sorcier ce type.. Il me pousse sur scène. J’ai plus peur.
J’y suis. Je lance mon premier slam : «
Cannibale «. Mon tout premier slam. Adolescent, j’y avais mis tout mon
envie de bouffer la vie. J’suis en
l’air, j’regarde à peine la scène. Mon vieux bluesman commence à taper
du pied doucement au rythme de mon flow. Waouh !! ça réagit ; au milieu d’un
break, je l’entends qui grommelle un «
yeah « approbateur. Puis c’est
« Aubépine slam «, le slam inventé avec
Simon, mon pote, quand on restait vautré des heures au fond de son jardin
planqués au milieu des aubépines. Ca grogne dans l’assistance, ça lance, des
« ouais «, des sifflets entre les dents.
L’vieux black tape toujours de la semelle mais là, la brindille, elle est sur
ses genoux ; vache, y’s’chauffe Daddy. Avec la bouche qu’il a, il lui roule des
patins d’une oreille à l’autre. Quelle gamelle !
Allez,
le p’tit dernier pour la route après un dernier coup de ruines-babines. Dernier
slam. « Super-galopin «, déclaration de guerre aux mots ; je m’refuse de
m’laisser faire par des mots, j’les mâche, les écrabouille, les dynamite, les
entortille, les pulvérise, les emboutis, les atomise, les engrosse, les torture
…. Super-galopin … vous salue bien ! Un dernier riff d’harmonica, et voilà … .
Une première à l’auberge de la
Peene. Juin 2006. Quelques applaudissements, ça siffle, ça gronde
encore. Je m’suis pas fait jeter.
Robert
Johnson Junior me donne une petite tape dans le dos.
- range pas ton ruines-babines, fils. A tout
de suite !
- Bon sang, mon bluesman du delta parle
français !
Il
claudique vers les chiottes. La silhouette est si épaisse qu’elle pourrait ne
pas y entrer. Et, pourtant, il en ressort quelques instants plus tard dans un …
un horrible costard lamé, brillant et … rose. Sur scène, il prend place sur le
tabouret. En fait, il s’écroule sur lui et là, la guitare, le gros black et le
tabouret s’assemblent pour créer un monstre inédit. Robert Johnson attaque son
premier blues par un « B’soir Sainte
Marie Cappel «. Hors son blues, le fond sonore s’est considérablement réduit :
les spectateurs feulent, chuchotent, lappent de la bière … et la brindille fume
clope sur clope. Le blues chauffe la salle. Ca parle d’un pauvre gamin qui
meurt de faim au fin fond du Texas.
Au
beau milieu du morceau, un break un peu différent. Robert Johnson Junior
explique les paroles en transposant dans l’histoire des Flandres fin 19e –
début 20e siècle. Bigre, il en connaît le vieux sur la misère paysanne de
l’époque ! Il nous a embarqués, on est en voyage. Delta blues, chanson cajun de
New Orleans. C’est chaud à l’auberge de la Peene. Joseph n’en
revient pas.
Et
encore, ce n’est rien. Tous vont rester baba quand il va attaquer un morceau de
Charles Trenet " la folle complainte " .
Il nous l’étire, le plasmodie, douloureux, peu amène. Même si la bonne n’est
pas sage, elle vit là une vie de chien. Tous se regardent ! Personne ne sait ce
qui se passe. Du monde est encore arrivé, les portes de l’auberge sont ouvertes
sur la cour. Après ce morceau, Robert Johnson Junior se lève, Brindille lui
essuie le front. Il fouille sa boîte de guitare en continuant de bavarder avec
le public, cool. Il trouve un émetteur tout rafistolé, envoie balader le fil le
reliant à l’ampli, branche l’émetteur et attaque un nouveau blues, lent, très
lent, couinant. Il commence de déambuler dans l’auberge entre les tables. Au
bout d’une bonne dizaine de minutes, il interpelle le patron : - hé, Patron, on peut jouer dehors !
- Ben ouais, répond Joseph, qui n’en revient
pas.
Robert
Johnson Junior passe le pas de la porte et trouve dans l’enfilade de la cour
pavée le mont Cassel qui, en ce soir de Juin, rosit, rougeoit, et prend des
tons mauves profonds. Il s’incline devant l’Everest des Flandres et attaque un
gospel a capella ! En fait, il improvise un chant dédié à Cassel devant des
spectateurs médusés. Et là, j’hésite pas une seconde, je l’rejoins par un slam
à Cassel, entrelardé de ses interventions à la guitare. Il m’assure un tempo
capiteux plein " Yeah …" , de " ouh, ouh …", des " C’mon, man ".
J’suis
en l’air ! Tout le monde est dans la cour et ça continue de chauffer même à
l’air libre ! Ca durera à la fois un éclair et une éternité. Juliette, ma
douce, me dira même après qu’elle ne m’a jamais entendu comme cela.
Pour
finir la touche du maitre, Robert Johnson Junior introduit son dernier blues :
dans les années 40-50, Billie Holiday chantait « Strange fruit «, ces fruits étranges étaient
les cadavres pendus des noirs lynchés par le Klu Klux Klan
-
Soyez vigilants les gars, dit le gros noir, pour que tous aient droit de vivre en paix sur cette
bonne vieille terre. Yeaaaah !
Le
silence se fait. Il est maintenant assis sur le banc de pierre dans la cour de
l’auberge. La dure complainte s’évanouit sur Cassel. Après le dernier riff, les
applaudissements tardent à venir. Certains yeux sont embués de larmes. On ne l’a
pas lâché comme cela, Big Daddy. Il nous a encore fait quelques vieux blues
qu’on pensait connaître depuis des lustres.
Après
le concert, Robert Johnson Junior, sa Brindille et moi, on s’est remis à table
pour écluser quelques bières. Il me tenait par l’épaule. On ne s’est pas dit
grand chose ; ce n’était pas la peine. En partant, il slamma un au-revoir
-
" Salut Super-Galopin, ton flow m’a
donné le ton. Ton ruine-babines m’a donné le blues ; j’emmène une liane de
houblon. Ton pote, Robert Johnson Junior ! ".
Juste
avant de monter en voiture, il se retourna, salua la troupe qui était encore là
en soulevant son petit chapeau … et me le lança en pleine poitrine. So long,
Robert Johnson Junior ; chaque fois que je monterai sur une scène, je saluerai
le public avec ton galure.
Olivier CANIVEZ
FIBA
2005
BIERE ET POLAR
DEMAIN DES L'AUBE
Le Silence. Une nuit sans
lune qui englue tout dans une épaisse noirceur, pas un reflet ne danse sur les
tuiles sombres, l’ancienne ferme flamande semble s’être figée, masse
monstrueuse au milieu des ombres fantasmagoriques des aubépines qui
l’entourent.
Nuit de plomb. Pas un
souffle de vent ne vient agiter les branches des saules qui tendent leurs bras
difformes vers l’eau saumâtre de la mare. Le lion des Flandres ne palpite plus,
déjà en berne d’une mort imminente. Le temps s’est arrêté.
Un coup de feu déchire le
silence.
Tintamarre des oies trop
nombreuses qu’il ne compte plus, envol désordonné des cols-verts dans un
bruissement d’ailes affolé. Plus rien. Noir et silence.
A nouveau.
A jamais.
Le choc sourd de sa tête
heurtant le bois précieux du petit secrétaire. Un cadeau de Laura. Le seul. Sa
main inerte abandonne le petit revolver
qui tombe en claquant sur le sol de pierre bleue. Une goutte de sang s’élargit
sur le papier, son sang. Marquant de son sceau morbide la fin de l’histoire. Il
l’avait toujours su. Dès le premier regard il avait compris que sa vie allait
basculer. Je te rejoins, Laura. Nous deux c’était inéluctable. Je te l’ai dit
si souvent…
Les flammes jettent une
lueur dansante sur la feuille blanche couverte de sombres caractères allongés ponctués
d’éclaboussures écarlates.
« Je te laisse tout.
Mes terres de Flandres patiemment travaillées par ceux de mon sang, la ferme
qui n’accueille plus désormais que des citadins pressés en mal de
dépaysement…Tout ce en quoi j’ai cru, tout ce qui me fut vain. Puisse-tu me
pardonner. Alba. Une vie s’arrête, une
autre qui commence… »
Marc
La première fois que je
l’ai vue, ma vie a basculé. Commun, non ? Une formulation qui n’échappe
pas aux ritournelles des chansons et autres poncifs littéraires, je suis
d’accord.
Elle était au bras d’un
autre. Classique aussi. Je sais vous allez encore me taquiner sur ses jambes
longues et fuselées ou je ne sais quelle partie de son anatomie délicieuse mais
au risque de vous décevoir c’est son sourire que j’ai vu en premier. Elle était
seule au milieu de cette foule bruyante qui envahissait à flots continus la
petite salle des fêtes transformée le temps d’un week-end en temple de la
bière. C’était le premier jour du FIBA, le premier jour de ma vie.
Ses cheveux comme ses yeux
avaient la couleur chaude des bières corsées de nos pays. Elle irradiait,
inconsciente du séisme qu’elle provoquait en moi, qui ne parvenait plus à
remplir les galopins des goûteurs qui me tendaient leurs tickets. C’était elle
et je le savais. Je l’attendais depuis toujours. Je ne savais rien de sa vie et
encore moins son nom. Je voulais tout apprendre d’elle. Je la voulais. C’était
simple et terrifiant.
Elle ne s’approcha pas, ne me remarqua même
pas, tout à son plaisir de déguster à petites gorgées les petits verres dorés.
Alors, j’ai abandonné la
pompe à bière et le stand, prétextant n’importe quoi, sans même me rendre
compte de l’étonnement vaguement inquiet de Fred auquel j’avais proposé mon
aide quelques heures auparavant.
Je les ai suivis. Elle
avait rejoint un groupe d’amis et ils partaient ensemble s’enivrer d’autres
bières dans un petit estaminet tout proche. Je me suis installé non loin d’eux.
Je ne pouvais rien capter de leur conversation au milieu du vacarme, hormis son
rire franc et cristallin qui crevait par instants le fond sonore assourdissant.
Les petites notes aiguës m’étaient aussi délicieuses qu’une oasis en plein
désert. Je suivais chacun de ses gestes, cette petite manie qu’elle avait de
relever les mèches folles qui flottaient autour de son visage, j’étais déjà fou
d’elle. Je la buvais des yeux. Le monde alentour tournoyait en une valse floue,
emportant dans sa ronde des visages anonymes indistinctement mêlés autour des
tables de vieux bois. Je ne sentais plus rien de la chaleur étouffante du vieux
Godin à côté duquel j’étais assis. J’étais l’unique être humain à cette heure à demeurer insensible à la
douceur caramélisée des carbonnades, aux transparences acidulées du potjevleesh,
à la promesse ambiguë de l’or pétillant de la bière du démon…
Ma vie ne se résumait plus
qu’en elle.
J’aurais gravi à genoux
les monts les uns après les autres, j’aurais abandonné ma terre et mes racines
pour un peu d’elle en échange.
Elle s’est levée. J’ai
osé. J’avais 15 ans devant cette femme. J’ai bafouillé :
- « Vous connaissez
la région ? »
-« Pas
vraiment ! » m’a-t-elle répondu un peu hésitante. Quelle dégaine
devais-je avoir planté devant la porte des toilettes dames ! J’étais
ridicule et je le savais.
-« Nous faisons du tourisme, disons,
gastronomique ! » Et elle pouffa.
Enhardi par son rire, je
lançai :
-« Je m’occupe de
chambres d’hôtes, une ancienne ferme flamande, beaucoup de cachet, si un jour
le cœur vous en disait, histoire de pousser plus avant vos recherches dans le
domaine gastronomique… »
Je lui glissai
maladroitement une carte dans les mains et partis, ou plutôt m’enfuis, sans me
retourner, sans lui donner le temps de protester. Ne pas lire dans ses yeux
l’étonnement moqueur, dans le meilleur des cas….Une fois poussée la porte
ancienne au verre artistiquement dépoli j’ai repris haleine. Dehors, j’en étais
sûr, le vent de septembre me rapportait les effluves de son parfum…
Deux mois plus tard, elle
franchissait les portes de ce que j’appelle pompeusement mon
« huys ». Elle avait laissé dans une ville grise son sourire et son
amour, séduit par les rondeurs blondes d’une autre citadine. Sa détresse était
palpable.
Nous nous sommes aimés, le
premier soir, dans la chaleur crépitante des flammes de l’énorme cheminée
flamande. Elle est restée. Elle fixait sur ses toiles le fouillis vertical des
hautes herbes de l’étang, les transparences mouvantes de l’eau agitée par le
vent. Je la regardais peindre et je l’écrivais. J’écrivais ses mèches folles
emprisonnées par un foulard à grand renfort de pinces à cheveux, la courbe de
son dos penché sur le chevalet, le velouté de sa peau brune que le tee-shirt
découvrait. Je raturais, recommençais et réécrivais sans fin ce qui, à la
relecture m’apparaissais invariablement fade et plat, sans aucune commune
mesure avec sa beauté, sa sensibilité,
tout ce qui en faisait pour moi un être absolument exceptionnel.
Je lui promis cent autres
automnes de houblon et de mûres, cent
hivers à s’aimer dans la lueur des flammes, cent étés de blés blonds et autant
de printemps. Mais elle partit.
Un matin de glace et de
silence. Un matin de brouillard.
L’Autre s’était lassé de
sa blonde.
Mon coeur comme l’étang
pris par la glace s’est arrêté. La
maison abandonnée des touristes frileux s’est à nouveau gelée des feux que je
n’allumais plus.
Elle a emporté ses
paysages, n’a laissé que le petit secrétaire chiné dans une ultime braderie de
l’automne moribond. Et une pince à cheveux oubliée dans sa fuite.
Laura
Chaque jour Marc
m’appelle. Je n’en peux plus. Que lui dire sinon que j’aime Leo depuis si
longtemps que je ne conçois pas la vie sans lui ? Je ne veux pas le
heurter. Nous avons vécu ensemble une parenthèse, au milieu de nulle part, là
où le monde a pour un temps arrêté sa course folle. Un moment suspendu. Une
exception.
Nos chemins se sont
croisés mais il faut que je reprenne ma route.
Marc dit ne pas
comprendre. Il a tant à me donner et Leo m’aime si mal. Mais Leo est mon autre.
Je n’ai que faire des merveilles de Flandre si Leo est loin de moi.
Les étés dans le pays de
Leo sur les versants escarpés des Cinque Terre qui surplombent la Méditerranée. Le
soleil brûlant, le Chianti et l’amour de Leo. Maintenant qu’il m’est revenu, je
ne laisserai plus personne me séparer de lui. Je sais, nous n’avons pas eu que
du bonheur. Petit à petit, sans qu’aucun de nous ne le sente arriver, nos liens
se sont relâchés. Il y avait ses allers-retours incessants en Italie où
son travail l’appelait. Et puis il y avait ce ventre que j’épiais mois après
mois dans l’espoir, de plus en plus improbable au fil du temps, de le voir
enfin s’arrondir. Nous jouions les blasés, les « nous on profite, on verra
plus tard » mais cette absence de berceau nous minait plus sûrement que
les petites vicissitudes du quotidien. Et cette souffrance sur laquelle aucun
de nous ne voulait mettre de mots était devenue écrasante. Tout cela n’est plus. L’hiver m’a apporté enfin la fin
de nos souffrances. Notre séparation n’aura pas été seulement synonyme de
malheur. Leo a accueilli ce cadeau du ciel. Simplement. Entre nous point n’est
besoin de mots. Aujourd’hui, mon ventre est rond comme un soleil, comme
une promesse d’été après la pluie, comme
les premières lueurs de l’aube après nos nuits trop longues. Plus aucune ombre
ne viendra assombrir nos étés sur les collines de Ligurie.
Aucune ombre.
A part Marc…
Marc
Elle me fuit. A la
gentillesse compatissante qu’elle me témoignait au début ont succédé
l’indifférence polie puis l’exaspération. Elle refuse dorénavant de me parler.
Pourquoi ? Nous deux c’est obligé, c’est inscrit !
Aucun homme et surtout pas
son frimeur d’italien ne peut l’aimer
comme moi. Lui c’est du vent. Vêtements tape à l’œil et voiture clinquante,
beau parleur et charmeur, on l’a vu à l’œuvre ! Il ne la mérite pas !
Comment peut-elle être aveugle à ce point ?
Elle ne sait pas ce
qu’elle dit. Elle est sous influence. Elle doit me revenir. Elle ne sera
heureuse que par moi. Je ne la laisserai pas se fourvoyer et gâcher sa vie. Et
la mienne. Il faut que je fasse quelque chose. Dans son intérêt. Même si c’est
contre son gré. Je sais qu’elle me remerciera.
Laura
Le revoir. Revoir Marc et
lui dire. Régler cette pénible histoire une fois pour toute.
Pour ne pas vivre avec ce
poids intolérable. Ce mensonge. Trouver le courage d’affronter.
Arrêter de fuir Marc.
Dernier nuage avant l’été. Dernière ombre avant la lueur.
J’ai laissé une lettre
pour Leo, là, dans la boîte à gants. L’ouvrir est le premier geste qu’il fait
en s’asseyant au volant. Il la trouvera. Il choisira d’en parler ou de se
taire. Il choisira ou non de porter avec moi ce secret. Toute seule je ne peux
plus.
Je démarre le coupé
cabriolet de Leo. Ce luxe ostentatoire me semble un peu déplacé une fois dans
les chemins poussiéreux où je ne rencontre plus
que des engins agricoles. Mais je
sens la présence de Leo et son aide silencieuse. Cela me donne le courage de ne pas faire
demi-tour comme j’en ai de plus en plus envie.
Il est tôt. Le soleil déjà
haut frappe de ses rayons les champs encore humides de rosée. Le cabriolet
s’envole sur les routes sinueuses. Le vent fait tourbillonner les mèches
folles.
Le soleil se noie dans un
reflet sanglant sur le rouge de la carrosserie. Comme une toupie infernale, la
voiture glisse dans une course folle que rien ne vient freiner, arrachant au
passage quelques poireaux encore frêles, fauchant prématurément les blés déjà
blonds. Elle vient se ficher dans le fossé de la Peene Becque,
rutilance dérisoire au milieu des roseaux.
La fumée du moteur V12
accompagne dans son agonie les dernières gouttes de la rosée de ce matin d’été
qui finissent de s’évaporer.
Frédéric
Sale affaire…J’en peux
plus de ce boulot de con. Huit ans que je fais le ménage sur les routes. Loin
des images de pub du pompier qui sauve femme et enfant au péril de sa vie. J’en
ai marre d’aider les pompiers, c’est trop dur. Après il faut vivre avec ses
images de cauchemar !
Mais merde qu’est-ce
qu’elle faisait dans ce bled avec cette bagnole ? Même les gens d’ici l’appellent le
« trou de la Peene »,
c’est vous dire !
Sa belle caisse à je sais
pas combien y en a plus, explosée. Sa
belle gueule non plus.
Quand on est arrivé
c’était trop tard. Il paraît qu’ils ont
sauvé la gamine qu’elle attendait. Elle voulait l’appeler Alba. Paraît
que le père est italien, c’est pour ça.
Je voudrais pas être à sa
place, pauvre gars.
Marc
Le téléphone sonne. Encore
un Lillois qui veut réserver son week-end à la dernière minute…
On est samedi, il est deux
heures bientôt…En plus je suis complet ! Enfin, je vais voir, je lui
donnerai mon lit, pour ce que j’en fais…
Leo ? Laura, le coupé, l’accident à quelques
kilomètres de la ferme, la lettre, Alba.
L’enchaînement démoniaque
que j’avais moi-même mis en route. Pourquoi j’ai fait ça ? Pourquoi j’ai
fait bricoler ce mec sur le coupé de Leo ? C’était si facile, si
évident ! J’avais tout calculé… Saboter le freinage, ça ne m’a même pas
coûté le prix d’un week-end à l’huys sur internet. La vie avec Laura
débarrassée de son Leo, enfin mienne, pour toujours…Mais pourquoi a-t-il fallu
que Laura prenne sa voiture ?
Tu as tout gâché
Laura ! Nous aurions pu être si
heureux…
Pourquoi ne m’avoir rien
dit pour notre bébé ? Tu n’avais
pas le droit de t’enfuir comme ça.
Je m’en vais te rejoindre
par delà la mort. Tu seras à moi. Pour l’éternité.
Alba, l’aube, la renaissance. Mon sang coule dans tes
veines. Par toi je continuerai à vivre.Tu es le début, mon début. Je te laisse
la place, elle te revient de droit. Alba, la blanche, puisse ton innocence
laver l’horrible crime. A toi la lumière. A moi désormais les ténèbres.
FIBA
2004
BIERE ET ESTAMINET
LA COMMUNAUTE DE L'ESTAMINET
C’est
vrai, je vous l’accorde, tel que vous le voyez aujourd’hui, maculé de tâches
grasses, recouvert de pots de peinture dégoulinants et relégué au fond du
garage, il n’a pas fière allure. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Il a
presque mon âge et pour être exact, il est mon cadet de deux ans. Mon
grand-père le fabriqua pour mon deuxième anniversaire. C’était un escabeau,
conçu sur mesure, pour me permettre, juché sur la troisième plus haute marche,
de voir ce qui se passait de l’autre côté du comptoir de l’établissement de ma
grand-mère.
De
ce jour, je ne garde aucun souvenir mais le récit m’en fut fait si souvent dans
les années qui suivirent, que cet événement est gravé pour toujours en ma
mémoire. C jour-là, je fus officiellement présenté aux piliers de la communauté
de l’estaminet et … immédiatement adopté.
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Les
années passèrent et les souvenirs s’ancrèrent à mesure que je parcourais à
rebours les trois marches gravées d’un cœur de mon petit escabeau.
Celui
de Peene becque, le pêcheur du dimanche, reste présent. Celui-là ne badinait
pas avec la mousse. Il l’aimait ambrée, tempérée au degré près quelle que soit
la saison et servie par ses soins dans un verre personnel. Car il n’était pas question
que ma grand-mère s’acquitte de cette tâche. Il avait sa place autour de la
table ronde. Il s’y installait et commençait des récits imaginaires de pêches
extraordinaires. Des clients de passage qui l’entendirent un jour, crurent
avoir croisé un pêcheur d’Islande. C’est vous dire. Les seuls poissons qu’il
eût jamais taquinés coulaient encore des jours paisibles dans la Peene Becque dont le
cours traversait la pâture de la ferme où il avait vu le jour.
Fernand
aussi était un fidèle mais lui restait au comptoir. Il avait la bière triste,
Fernand, le sourire triste, la vie triste. Fernand rendait de petits services
et le plus souvent, il distribuait les avis de décès. Après avoir délivré ses
funestes messages aux riverains du pourtour de l’église, il faisait une halte
chez ma grand-mère, peut-être la seule femme qui l’eût écouté.
Généreuse,
ma grand-mère, et respectée : personne n’aurait osé une moquerie, un geste
ou une parole déplacée. Elle n’était pas du pays et ne parlait pas flamand.
Devant elle, on parlait français ou on lui expliquait. Car les titulaires de la
table ronde ne se privaient pas de ce petit jeu. Si une tête qui ne leur
revenait pas et qui ne les comprenait pas se pointait, ils y allaient de bon
cœur.
Les
compagnons de Peene Becque, avaient pour nom Jean-Paul, Maurice, Mimi, Georges
… et les autres. Quel que soit leur âge, ma grand-mère était pour eux une mère,
au sens noble où l’entendent les Compagnons . Elle écoutait, comprenait,
soutenait, sermonnait parfois mais ne jugeait jamais.
Tous
étaient fidèles à leur breuvage et n’avaient pas à passer commande en entrant.
Brune, blonde, rousse : chacun la sienne, chacun son type de faux col avec
en prime ma grand-mère au service. Cette bière, certains la décrivaient comme
un homme peut décrire une femme : avec fougue, passion, de manière
sensuelle presque charnelle ou le cœur animé de rancune et de hargne comme
s’ils avaient un compte à régler avec elle.
Il
n’y avait pas que la table ronde dans l’estaminet. Il y avait aussi les
tabourets du comptoir et les tables de quatre, réparties dans la petite salle.
Elles accueillaient les occasionnels. Joseph qui livrait pommes de terre et
œufs chaque vendredi et les légumes au rythme des saisons. Jean qui ne manquait
pas de passer après avoir déposé son lait battu chez Alice, Thérèse « la
brasseuse « pour sa tournée hebdomadaire.
Parfois,
des randonneurs s’arrêtaient. Ils étaient toujours bien accueillis par ma
grand-mère et s’ils n’avaient pas de casse-croûte, elle leur en préparait un.
Si ces visiteurs avaient su les saluer avec le respect qu’ils estimaient
Leur
être du, les chevaliers de la table ronde se montraient intarissables en
anecdotes et histoires diverses, plus ou moins sages, plus ou moins vraies et
plus ou moins longues.
Comme
cet après-midi d’été où deux jeunes filles arrivèrent, trempées par une averse
d’orage. Il devait être dix-sept heures à leur arrivée. Quand elles partirent,
il en était vingt-trois. Décontractées et souriantes, malgré l’eau qui leur
ruisselait de la tête aux pieds, elles entrèrent en s’ébouriffant et saluèrent
l’assistance au grand complet dans une sorte d’espéranto où se mêlaient
français, flamand, anglais et néerlandais, leur langue maternelle. Elles
étaient bataves. Le dialogue fut immédiat, la connivence aussi. Dans les
occasions de ce genre, qui ne se présentaient plus assez souvent à leur gré,
les rôles étaient distribués à l’avance.
Peene
Becque interprétait le marin au long cours qu avait bourlingué sur toutes les
mers et tous les océans, lui dont les pérégrinations se limitaient à une
journée de marche.
René,
qui n’avait lu qu’un livre, celui de la jungle, décrivait mieux que Kipling
lui-même la capture d’une tigresse et de sa portée dans une forêt du Bengale.
Attablé
en leur compagnie devant un bock, il y avait aussi Alfred ( prononcer Alfret )
que tous appelaient Maître, à cause de son père clerc de notaire. Cantonnier de
son état, il relatait les procès d’assises comme l’aurait fait Frédéric
Pottecher ou le plus passionné des chroniqueurs judiciaires.
Ce
jour-là, c’est ce pince-sans-rire de Georges qui complétait le quatuor. Avec
lui, on ne savait jamais trop à quoi s’en tenir. Il était capable de vous faire
prendre des vessies pour des lanternes, avec un sérieux indéfectible. Même ma
grand-mère s’y laissait prendre et pourtant il ne fallait pas lui en compter.
Les
tournées s’enchaînèrent ce jour-là mais chacun ressortit droit dur ses deux
jambes, sauf René qui se plaisait à faire croire que celle qui lui manquait
était restée au Bengale, dans la gueule de la tigresse. La modération ne fut
pas de mise mais l’excès se fit dans la bonne humeur et ma grand-mère, qui les
surveillait du coin de l’œil, leur donna régulièrement de quoi éponger le blond
breuvage.
Un
enfant n’avait pas sa place dans cet univers enfumé. Son vocabulaire risquait
aussi de s’enrichir, au détour des discussions, de gros vilains mots qu’il
n’aurait pas fait bon entendre dans la bouche d’un bambin. Je compris très vite
que, quand ma grand-mère plaquait ses mains sur mes oreilles, il valait mieux
les y laisser. Si ce geste s’accompagnait d’une noire œillade, l’inconscient
qui s’était laissé aller à cette incartade verbale savait qu’il lui fallait
trouver un autre sujet de conversation et vite.
Un
jour, puis deux, on ne vit pas Fernand. Personne ne revit plus Fernand. Lui
dont la présence passait souvent inaperçue, c’est du moins ce que je pensais à
l’époque, se fit remarquer par son absence. Il avait sa façon toute personnelle
de faire partie du groupe. Il n’y eut pas d’avis de décès, personne ne l’aurait
distribué. Je compris à cette époque qu’il y a ce qu est montré et ce qui est
éprouvé. Il peut y avoir un fossé entre les deux et parfois un gouffre.
Le
jour du bouillon, il y avait distribution gratuite et les amateurs étaient
nombreux. Ce n’était pas la gratuité qui les attirait mais la qualité du
produit qu avait eu le temps de mijoter sur le coin du feu. Il n’avait pas été bâclé à la
cocotte-minute ! Le lendemain, s’il en restait, j’avais le privilège de
pouvoir retirer les yeux qui flottaient à la surface. Il s’agit du gras qui a
figé durant la nuit en prenant la forme de petites pastilles rondes et plates.
Ensuite, ma grand-mère le réchauffait et y ajoutait du tapioca. Chose étrange
que ce tapioca qui, de petit grain tout sec, ce transforme en formes
d’agglomérats de petits œufs gélatineux et translucides. Ni bon, ni mauvais
mais de consistance surprenante. La viande, qui avait été retirée du liquide,
était découpée en petits dés et assaisonnée de vinaigrette accompagnée de cornichons.
Il y avait aussi le jour du riz. Pas à l’estaminet, chez Roger. Quand sa femme
mettait le riz au menu, il avait une bonne raison pour venir voir ma grand-mère
et même une excellente raison. Il estimait qu’il n’y avait pas assez de riz
pour les Chinois et ce n’était pas lui qui allait contribuer à affamer ces
pauvres gens. Il y avait une certaine tendresse entre ces deux-là, un peu une
relation père fille. Pour la fête des mères, elle était la première à pouvoir
goûter ses pommes de terre nouvelles.
En
vieillissant, ma grand-mère n’eut plus à porter les lourdes caisses de boisson.
La journée était rythmée par le passage, à heure régulière, des fidèles qui
rendaient tous un petit service, n’attendant rien en retour, si ce n’est le
droit de recommencer le lendemain.
La
page est tournée. L’escabeau s’est transformé en tabouret, puis en étagère. La
table ronde a été partagée en deux demi-lunes. Quant au verrier qui se trouvait
derrière le comptoir, il poursuit sa carrière au Rijsel, estaminet lillois nouvelle
génération, qui perpétue aujourd’hui la convivialité qu’entretenait jadis ma
grand-mère dans le sien.
C. DUHOT-BEUN
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